Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 00:22

 

Tu ne vas pas me croire, ma belle... J'ai retrouvé l'endroit... Tu vois, je ne me souvenais même plus du nom et puis tout est revenu d'un coup... J'ai fait comme je fais parfois, toutes ces nuits où je ne dors pas : j'ai pris ces outils modernes, là, qui photographient la planète de partout, et puis j'ai suivi les routes, les voies ferrées, les cours d'eau. J'ai franchi virtuellement les cols et traversé les forêts, j'ai utilisé Google Map® comme nous utilisions nos Doc Martens®. Et je suis arrivée . « H.L.M. Sainte-Marguerite ». Tu te souviens ?

Moi oui, je me souviens. Avec une soudaine et terrible netteté. Le lieu ne semble pas avoir tellement changé, même si le temps a un peu mélangé les souvenirs et les voyages. Peut-être était-ce une des fois où j'avais traversé le pays en auto-stop juste pour te retrouver, ou celle où je revenais de Berlin en sautant de train en train au gré des contrôles, je ne saurais plus dire. Je me rappelle très bien, par contre, que c'était l'été et que je m'étais assise là, sous ce porche, face à la haie. Il me semble même reconnaître les couleurs. C'est bête, hein ? Et je t'avais attendue. C'était une époque où l'on faisait deux mille kilomètres pour aller voir quelqu'une sans même savoir si elle était là.

J'avais des cigarettes, des trucs pas très légaux, un sac de couchage, un futal destroyed, la tronche de Simone Bergeron(*) et un bouquin. « Océans », d'Yves Simon.

Le lendemain ou le surlendemain tu es arrivée. Tu n'as même pas fait semblant d'être surprise de me trouver là. Nous sommes montées chez toi. Nous avons bu du muscat.

J'étais amoureuse.

Pas toi.

Nous ne nous sommes même pas effleurées.

C'était le jour où j'ai eu dix-huit ans.

--------------------

(*) Celle du film de Varda.

30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 23:29

 

 

 

 

Elle sait que sa place est là, bien sûr, elle le sait depuis longtemps. Sa place est dans l'épaisseur des pierres, dans le frêle rayon de soleil qu'elle imagine traverser l'étroit vitrail ; sa place est avec le vent dans les coursives — avec le vent qui rend folle. Sa place est dans la solitude, le silence et la méditation.


Non, décidément, se disait-elle en buvant son thé de l'autre côté des murs du prieuré : la seule chose qui l'empêche encore d'aller frapper chez les moniales, c'est la peur qu'on lui demande de croire à des conneries.

Publié par Nicole Garreau
commenter cet article
31 août 2015 1 31 /08 /août /2015 13:51

 

Assise sur l'autre rive du lac la femme les observait — de tellement loin en fait qu'elle voyait les gerbes d'eau bien avant que le bruit des plongeons ne lui parvienne. Combien les plongeuses étaient-elles ? Quatre ? Six ? Huit ? Elle n'aurait su le dire tellement les silhouettes étaient petites. Après avoir regagné la berge à la nage elles remontaient sur le parapet et ressautaient. De nouveaux petits geysers se formaient, puis quelques secondes après encore des « plouf », toujours des cris, dans un ballet qui semblait n'avoir ni début ni fin.


La vieille dame se souvient combien les étés étaient chauds, aussi, ces années-là, quand elle avait vingt, seize, dix-huit ans. Elle se souvient du corps des filles et même de celui de quelques garçons, elle se souvient des eaux du lac près de la Tuilerie, de celles du Tarn, de celles de la Drôme et de quelques autres encore. Elle se souvient comme elles allaient au combat, comme elles allaient faire la Révolution, comme leurs yeux brillaient, comme elles étaient invincibles, comme le temps n'avait pas de réalité. Comme l'eau jaillissait, aussi.


Et comme, peut-être, à l'époque, assise sur une autre rive, une vieille dame les regardait déjà, perdue dans ses souvenirs.

 

--------------------

 

Dazibao initialement publié ici : https://www.facebook.com/nicole.garreau/posts/10207968576920619

31 août 2015 1 31 /08 /août /2015 13:24

 

Elle en parlait ailleurs sur les Entre-réseaux alors elle sent qu'il faut bien qu'elle s'y colle ici aussi sous peine de recevoir moult courriels de réclamation.


Donc voilà. Elle ne sait pas, non, ELLE VOUS JURE que des années après elle ne sait toujours pas d'où il venait, ce bouquin, ni pourquoi elle y a repensé la nuit dernière. Faut dire que ce livre a fait son passage durant cette drôle de période de la vie de votre dictateuse, aussi — cette longue décennie débutée à la fin des années 1980, ce siphon dans lequel elle se laissait aspirer, cette « quinzainie » pleine de trous et d'éthers, cette ivresse de l'immensité qui vous prend lorsque l'on n'a plus nulle part où aller et que l'on finit du coup, inexorablement, enfermée par autrui dans les plus petits réduits. Un lavabo. Un lit. Une chaise. Une table. Et une infirmière, trois fois par jour, qui vient vérifier que vous prenez bien votre lithium et que ne vous êtes pas ouvert les veines avec la cuillère en plastique.


Bien sûr, aujourd'hui dans la même situation la situation ne serait pas la même, si elle ose s'exprimer ainsi. Aujourd'hui elle est vieille, elle a appris le jeûne et la méditation, elle sait que tout est vain, elle le sait PROFONDÉMENT — c'est-à-dire que ce n'est plus seulement un savoir par coquetterie. Aujourd'hui elle a découvert et maîtrise à peu près le vide, le silence, l'immobilité. La respiration. Aujourd'hui elle est pompiste et la solitude est son amie. Mais pas à l'époque.


Alors elle l'avait pris pour une chance, ce bouquin vraisemblablement laissé par une ancienne locataire de la cellule, ce bouquin qui contre toute attente avait échappé aux fouilles et aux ménages, ce bouquin trouvé coincé on-ne-sait-pourquoi derrière le tuyau du lavabo. Certes elle se souvient qu'elle aurait préféré tomber sur une boulette de shit, des amphètes ou une bouteille de vodka — mais il n'y avait que ce livre, et si elle excepte les quelques grammes de tabac et le briquet qu'elle avait réussi à faire entrer en douce en les planquant dans les recoins secrets de son anatomie, c'était le seul objet mobile dans toute la pièce. Elle l'a lu et relu pendant des semaines. Jusqu'à parler à celui qui en était le narrateur, jusqu'à tutoyer l'auteur, jusqu'à se persuader que celui-ci lui répondait, jusqu'à penser qu'elle/il étaient ami(e)s.


Oui, cher lectorat : c'est là qu'aussi improbable que cela puisse paraître, Bohringer est devenu son pote Riri.


Évidemment quelques semaines plus tard la porte s'est rouverte, évidemment la vie en a profité pour entrer, évidemment cette autre internée aux yeux si gris, aux cheveux si longs et aux mains si fines l'attendait, évidemment elle lui a sauté dans les bras, évidemment elles ont échangé là leurs premiers baisers. Évidemment avant de partir elle a discrètement remis son pote Riri sous l'évier. Évidemment elle n'y a depuis pas tellement repensé. Sauf là, cette nuit.


Parce que quand même, à bien y réfléchir, ce type, c'est le seul qui ait accepté d'être enfermé avec elle.


--------------------


Dazibao initialement publié ici : 
https://www.facebook.com/nicole.garreau/posts/10207850795856166

13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 19:11

 

« On entend dans tout Saint-Maur

Les légumes persifler

C'est à cause du diable au corps

De leur ami le radis gay. »

Publié par Nicole Garreau
commenter cet article
20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 21:47

 

« Je sais bien que je ne suis pas folle, que c'est le reste du monde qui est fou — et pourtant vous verrez que ce n'est pas lui que l'on finira par enfermer. Il me faudra alors toutes mes ultimes forces pour me convaincre que c'est de mon côté des barreaux que se trouve la liberté. »

Publié par Nicole Garreau
commenter cet article
7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 14:21

 

« Regarde, Belette, maman double, MAMAN DOUBLE ! »

 

À ce cri la petite chienne, qui dormait dans le panier à l'arrière de la fourgonnette, s'est redressée. Dans la grande descente qui mène à la rivière, le chronotachygraphe du véhicule piloté de main de maîtresse par sa mère flirtait avec la barre des quatre-vingts kilomètres par heure, et dans le sifflement du vent l'équipage s'apprêtait à dépasser le grumier du vieux Léon.

 

La chienne pencha un peu la tête pour mieux voir, et orienta ses oreilles en conséquence.

 

Dans ses yeux, la fierté.

 

Publié par Nicole Garreau
commenter cet article
11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 14:55

 

C'est là, elle en est sûre, la maison lui saute à la gueule. Certes elle se doutait qu'en se promenant par là, avec Google Maps, il y aurait des choses qui lui reviendraient, même tant de décennies plus tard. C'était plus ou moins le but. Mais elle n'y croyait plus, elle avait survolé la vallée du Rhône sans rien ressentir, bifurqué à Valence, pris la départementale vers Die, vers Gap. Elle avait musardé un peu, les images avaient été prises en été, un été comme jadis, jadis lorsqu'elle marchait le long des routes. Bien sûr les blés avaient la même couleur qu'alors, les pierres de la Drôme la même odeur et pour un peu elle aurait pu entendre les grillons, sentir le bitume chaud sous ses pieds, les alcools et l'orgeat couler dans sa gorge, les mains inconnues posées sur ses fesses. Comme jadis. Mais OBJECTIVEMENT elle ne reconnaissait pas grand chose. Les bâtiments, les rues, les routes, les automobiles, les gens qu'elle avait croisés, tout cela était mort, presque abstrait.

Et puis Crest. La traversée, la grande rue, tout ça. Et au bout cette maison, là, qui ne paye pas de mine, la maison jaune qui oblige la rue à faire un coude. Qui l'obligeait déjà, qui l'oblige toujours. Bien sûr ce n'était pas une banque, à l'époque, c'était un café, un modeste café. Et elle elle se revoit là, devant, sale, tendant le pouce, attendant qu'on l'emmène et déjà fatiguée de voyager, ivre d'amours et de mauvais éthers. 

Des années après en fermant les yeux la vieille dame pourrait presque ce soir-là percevoir la morsure du sac sur ses épaules.

Elle sait alors qu'elle n'avait pas rêvé.

4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 21:51

 

Alors elle a envie de dire que ce n'est même plus cela qui lui plaît, non, ni les auteurs, ni les livres, ni les récits qui ne sont que le reflet de la stérile agitation du monde ; non dit-elle encore, son amour c'est juste les histoires d'orthographe et d'orthotypographie, de lettres qui descendent et d'autres qui montent, de longueurs de mots et d'espaces entre eux, de ponctuations, de guillemets et de cadratins, d'insécabilité, de veuves et d'orphelines. Le rythme des mots pour les mots eux-mêmes, indépendamment de leurs acceptions, les noirs et les blancs comme une musique sur la page, les pavés de textes claquant d'absolu, la sonorité des virgules, la ligne à l'endroit juste, la ligne sereine, inébranlable, harmonieuse, vierge de toute erreur. L'ivresse de la césure, de l'italique et du paragraphe. Le paradis.

Publié par Nicole Garreau
commenter cet article
2 octobre 2013 3 02 /10 /octobre /2013 14:28

 

Quand on veut vendre ce qui ne nous appartient pas on dit que les fonctionnaires sont des feignant(e)s ;

quand on veut fourguer des assurances on dit que la Sécu a un trou ;

quand on veut chouraver le pétrole aux Arabes on dit qu'ils ont des armes de destruction massive ;

quand on veut faire piquer son chien on dit qu'il a la rage ;

quand on ne sait plus quoi dire on dit que ce sont les Romanichels ;

 

QUAND ON NE VEUT PAS QUE SES ENFANTS POURRISSENT TROP VITE ON ACHÈTE UN CONGÉLATEUR.http://i73.servimg.com/u/f73/12/68/13/71/mais_u10.jpg

Publié par Nicole Garreau - dans Le monde selon Mamie Nicole
commenter cet article

Contacter L'auteuse

La Blogueuse

  • Nicole Garreau
  • Fille éperdue.
  • Fille éperdue.

Recherche