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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 22:35

 

Elle y repense à chaque fois, tu sais. Elle y repense chaque mois de juin lorsqu'elle monte à pieds la vicinale qui longe l'Arguignon, pour aller chiper des cerises sur le coteau. Elle y repense chaque mois de juin quand l'air acquiert cette si singulière épaisseur. Elle vous revoit là-bas, à une autre époque, dans une autre vie, marchant sur cette interminable route qui serpentait de Venasque à Murs, les épaules sciées par de trop lourds havresacs. Vous alliez bouffer le monde. Et ce con de monde ne le savait pas.

Elle revoit le village, la vieille épicière — avait-elle seulement l'âge que vous avez maintenant ? — chez qui vous alliez déconsigner le jour les bouteilles vides que vous lui aviez volées la nuit. Et l'adipeux-baveux qui vous avait engagées à l'arrache pour la cueillette des burlats, en se disant que vous étiez certes un peu chelous mais qu'avec vos têtes à la Mona Bergeron il parviendrait bien à vous sauter quand même. Enfin surtout toi. Elle elle était trop pas assez. Trop grande, trop mal fichue, trop garçon manqué. Pas assez tableau de chasse.

Elle revoit la canadienne plantée en contrebas du verger, le shit, le Néo-Codion®, le Gris de Boulaouane. Les journées entières passées dans les arbres. Mais pas comme la Duras, non. Comme deux paumées raides défoncées, coincées dans des rêves trop grands pour elles. Deux francs de salaire le cageot de quatorze kilos. Vous n'aviez pas gagné un rond. Le paysan ne vous avait pas sautées et vous avait virées. Le monde ne s'est pas fait bouffer.

Elle y repense à chaque cerise, tu sais. Depuis trente-cinq ans.


 

 

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Billet initialement publié ici.

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