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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 17:47

 

A Martine, à Alain.

 

Ça avait commencé par des histoires avec Marinetti, le futurisme, tout ça – des trucs chopés sur Internet, des trucs chopés chez Kashima (*) pour ne pas changer. Sur le coup Abaïssia n’y avait pas prêté attention, et puis petit à petit les choses lui sont revenues, l’esprit vagabond vagabonde, elle espère ne pas se tromper, elle hait son inculture et se demande souvent ce que l’on peut bien faire d’un savoir qui n’est composé que de ressentis.

 

Abaïssia se souvient ordinairement des gens, des paysages, des odeurs, des petites choses diffuses de l’air du temps, des petits bouts de madeleine qui lui tombent tout chauds du passé – en vertu d’elle ne sait quelle loi de la physique elle avait en fait jadis appris que tout ce qui tombe du ciel vient du passé. Rien de tout ça ou plutôt si, le tremplin de tout ça, le futurisme de Marinetti l’a ramenée à celui de Cendrars et elle se souvient de ses seize ans, de l’appartement de sa tante, de la rue Montmailler, des livres jusqu’au plafond, des explications de son oncle, des affiches de Fassbinder, des disques de Ribeiro qui craquaient sous la pointe en saphir…

 

Elle avait fait sa liste là – liste libre, candidate libre, l’examinatrice du baccalauréat n’en revenait pas. De Cendrars en tête de cortège, bien sûr, le Moravagine en exergue, mais aussi de Duras, de Navarre, de Queneau, de Calvino – même de Kerouac et de Manchette, elle s’en souvient maintenant. Un écrin à bijoux. Des bijoux dont elle ne voyait alors pas tout l’éclat.

 

L’examinatrice l’avait félicitée, « On voit que vous êtes une vraie littéraire », Abaïssia avait ri aux éclats, Abaïssia s’en fichait, l’été était là, les Ramones avaient de « Pleasant Dreams », les filles étaient belles et les garçons beaux, les routes ensoleillées. Les sacs étaient prêts, Myriam, Dannie, Philippe et les autres attendaient, elle ne terminerait pas ses études, no future, la vie pouvait commencer.

 

—————

 

Epilogue. Abaïssia a quarante-cinq ans, elle travaille en horaires de nuit. Quand elle sort les poubelles à deux heures du matin elle n’est ni heureuse ni malheureuse. Elle repense juste à tout ça, regarde en l'air et se demande qui a tué son clair de Lune.

 

 


 

(*) Une mine d'or.

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commentaires

Kashima 15/05/2011 18:25



C'est très beau, et émouvant, cet épilogue.


Tu aurais dû être prof de lettres ou quelque chose comme cela, dans ton domaine...


(et merci pour Eden...!)



Nicole Garreau 16/05/2011 16:59



C'est moi qui te remercie et qui remercie Eden, ma belle ! Quant à être prof de lettres ou de quoi que ce soit... Si tu savais combien de problèmes j'avais à régler, si tu savais la fuite,
l'ampleur de l'angoisse, la folie du rêve, de la colère, de l'espoir et du désespoir...


Je suis morte mille fois pendant que se restreignait le champ des possibles. Il ne me reste plus que les mots, quelques sourires à donner, un peu de douceur peut-être -- l'illusioon de la
sagesse.



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