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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 00:18

 

La vieille dame se frotte les yeux : bien sûr, ces images ne sont ni classées ni annotées, mais aussi étrange que cela puisse désormais lui paraître c'est bien elle sur ce cliché. Elle peut le jurer. Elle il y a longtemps, elle « avant ». Mais avant quoi ? Avant la vieillesse, la fatigue, la résignation ? Avant la sérénité de celle qui arrive au bout ?

 

Elle ne saurait dire la date exacte ; elle sait seulement que c'est une photographie du tout début de ces années-là — des brèves années d'envols et de chutes rapprochés. C'est une photographie rectangulaire, de format 9 x 13, avec les couleurs assez peu tranchées des films Kodak® de cette époque. Nous sommes à l'aube des années 1980. Après mai 1981 et avant mars 1983, certainement. Nous sommes persuadé(e)s que le Grand Soir est arrivé. Action Directe n'est pas encore interdite ou vient juste de l'être. Tonton ne nous l'a pas encore mise à l'envers en suivant les traîtres Rocard et Delors. L'air est à l'aventure.

 

Même si elle les mélange un peu entre eux, elle se souvient de ces voyages. Des expéditions à deux, trois ou quatre personnes parfois ; seule souvent. De ce qui déjà, malgré son relatif jeune âge, faisait office de dernier combat. Elle se souvient du Gris de Boulaouane, elle se souvient des Mercalm® dont il fallait enlever la petite pellicule colorée, elle se souvient des buvards, elle se souvient des enveloppes d'herbe. Elle se souvient des routes au bord desquelles elle déambulait, nez au vent, ou sautant d'automobile en camion, de plan glauque en utopie, sans bien réaliser que la « galère » qu'elle était alors si souvent persuadée vivre serait, bien des décennies après, une petite madeleine. Sa madeleine.

 

Sur l'image la canadienne — la vieille canadienne couleur de terre — est plantée sur un carré d'herbe, au bord de la Seine, dans une banlieue plutôt chicos éloignée de Paris. C'est l'été (donc 1981 ? 1982 ?). Il y a sans doute des péniches au loin mais le faible piqué de la photo ne permet guère d'être plus précise quant aux arrières-plans. Sur le devant de l'image, dans ses habits informes la fille assise près de la tente pourrait avoir n'importe quel âge entre quinze et trente ans, et accoutrée ainsi, si l'on ne regarde pas attentivement l'image, il paraît même difficile de lui donner un genre. C'est un riverain qui, prétextant une « révélation », l'avait photographiée là, et était revenu le surlendemain lui donner un tirage. Elle savait ce qu'il espérait en échange, mais il n'eut rien d'autre qu'une vague promesse, un discours pseudo-maoïste et une taffe sur un pétard. Qu'en avait-elle alors à cirer, de ses photos ? Qu'est-ce qu'un type comme lui comprenait aux filles comme elle, à la route, à la Révolution ? Que savait-il d'une perdition en devenir, d'une perdition qui persistait à taire son nom ?

 

C'est drôle. Elle avait donné rendez-vous à une amie qui n'était jamais venue et elle était restée là à l'attendre, durant quelques jours. Quelques jours passés à dessiner, à faire la manche, à aller tout dépenser au bistro du bout des berges, à accorder des sourires pour quelques bières supplémentaires.

 

C'était moche. C'était beau.

 

C'était cette photo.

 

Et la Révolution ? Bah elle n'eut jamais lieu.

9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 00:05

 

C'est une image typique de ces années-là ; les années 1960, je veux dire. C'est une photographie d'amateur, au format carré, d'une netteté approximative, à assez faible contraste et aux couleurs élavées.

 

L'image est prise au bord de l'océan, depuis des rochers. Elle semble représenter principalement ce que l'on devine être la mère et la fille — mais peut-être arrive-t-on à cette conclusion plus par déduction que par observation. Les deux en tout cas sont très androgynes : l'adulte a une vingtaine d'années, elle est très belle, les traits réguliers, une coupe courte lui donnant de faux airs de Jean Seberg. L'enfant doit quant à elle avoir deux ou trois ans et est au contraire assez en rondeurs ; des cheveux déjà assez longs et mal coiffés, peut-être balayés par le vent bien que rien sur la photographie ne permette d'affirmer que ce jour-là il y en eut.

 

L'adulte est au deuxième plan, assise sur les rochers, de profil, le buste légèrement penché en arrière reposant sur les deux bras tendus. Elle est tournée vers la gauche de l'image, le traditionnel côté de la Mort en iconographie, mais son regard ne se pose sur rien de précis. Rien d'autre que l'ennui. L'enfant, elle, se tient debout au premier plan, face à l'appareil, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés, le regard déjà d'une déséquilibrée. On peut imaginer que le photographe est le père. On peut imaginer que l'enfant ne comprend rien, ne comprend pas pourquoi l'adulte est là sans être là, on peut imaginer que l'adulte se demande si c'est bien elle et son enfant qui sont là, on peut imaginer que le photographe prend la photographie pour essayer de se prouver que tout le monde est là. On peut imaginer que le vrai sujet de la photo est l'océan. Ou les années 1960. Ou ce ciel sans rien.

 

Quoiqu'il en soit, si bien des années plus tard l'enfant devenue vieille retrouve cette image, elle ne pourra sans doute s'empêcher de penser que toute sa vie était déjà dessus.

 

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(Billet initialement publié ici.)

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